En 2020, les points inscrits par George Russell lors du Grand Prix de Sakhir lui ont permis de ne pas signer un triste record en Formule 1 : celui du plus grand nombre de courses disputées sans inscrire de point, toujours détenu par Luca Badoer.

Le Champion 1992 de Formule 3000 était pourtant un pilote talentueux et, bien que ce talent ne lui aurait probablement jamais permis de décrocher un titre de Champion du monde de Formule 1, l'Italien ne mérite certainement pas sa mauvaise réputation, cultivée suite à son come back désastreux en tant que remplaçant de Felipe Massa, en 2009.

En réalité, Badoer détient ce record dû au barème de points utilisé en Formule 1 jusqu'au début des années 2000, ne récompensant que les six premiers pilotes. Durant sa carrière longue de 50 Grands Prix en Formule 1, Badoer signe onze Top 10, ce qui lui aurait permis de se bâtir un faible score via le système de points actuel et aurait laissé son record à Charles Pic, 39 départs pour Marussia et Caterham entre 2012 et 2013.

La carrière de Badoer est peut-être définie par un élan coupé net suite à une campagne 1992 fructueuse. En Formule 3000, son équipe Crypton est la première à adopter la suspension à amortisseur unique, permettant à Badoer de remporter quatre courses et de battre Rubens Barrichello et David Coulthard au classement général.

Luca Badoer

Mais arrivé en Formule 1, Badoer vit une situation bien différente. La Lola qu'il pilote en 1993 est assemblée en un temps record et ne voit la couleur d'une soufflerie qu'après avoir disputé ses premières courses. Non seulement cette machine ne permet pas à un rookie de gagner en confiance mais le tout premier équipier de Badoer est Michele Alboreto, vice-Champion du monde 1985.

"J'avais deux options à l'époque", se souvient-il lors d'une entrevue avec Motorsport.com en 2004. "J'aurais pu rejoindre Tyrrell, ce qui était un bon choix de carrière, ou la Scuderia Italia. Et j'ai fait le mauvais choix."

"Sur le papier, tout avait l'air bien. [La Scuderia Italia] avait un châssis Lola et des moteurs Ferrari. Malheureusement, la T93/30 était une mauvaise voiture."

Le Champion en titre de F3000 se qualifie le plus souvent devant son équipier. Pourtant, c'est Alboreto qui est retenu suite à la fusion de la Scuderia Italia avec Minardi en 1994. Badoer est rétrogradé au poste de pilote d'essai mais regagne un volant de titulaire l'année suivante.

La Minardi de 1995 n'est clairement pas un foudre de guerre mais comparée à la Forti de 1996, elle se transforme en véritable fusée. Manque de chance, Badoer est au volant de cette même Forti. Lui et son ancien rival en F3000, Andrea Montermini, luttent pour la qualification jusqu'à ce que l'équipe ne s'écroule à la mi-saison.

À titre de comparaison, en 1996, Coulthard est déjà un vainqueur de Grand Prix et prend ses marques chez McLaren tandis que Barrichello se bâtit une belle réputation chez Jordan.

Luca Badoer
Luca Badoer

Malgré ses 50 courses, il n'est donc pas surprenant que Badoer ait eu peu d'opportunités de marquer des points en Formule 1. Mais lorsque ce fut le cas, pendant l'apocalyptique Grand Prix d'Europe 1999, un problème technique est venu contrecarrer les espoirs naissant du pilote et de son écurie. Ce jour-là, l'une des images les plus marquantes est celle de Badoer pleurant accoudé à sa Minardi M01 après que celle-ci ait rendu l'âme à 13 tours de l'arrivée, alors que l'Italien occupait la quatrième position au milieu du chaos. 

Mais le fait que Badoer soit au volant de la Minardi lors de cette course soulève plusieurs interrogations étant donné la situation que vit la Scuderia Ferrari au même moment.

Nommé pilote d'essai du Cheval Cabré en 1997, Badoer s'attend à être appelé à remplacer Michael Schumacher, blessé à Silverstone. Mais au lieu de ça, le volant revient à Mika Salo qui n'est pas lié à Ferrari. Durant son intérim, le Finlandais renonce à la victoire à Hockenheim, cédant sa position à son équipier Eddie Irvine, et monte sur un autre podium à Monza. Toutefois, son bilan chez Ferrari n'est pas des plus reluisants. 18e sur la grille de départ en Hongrie - une place devant Badoer, très ironiquement - Salo est de nouveau fantomatique au Nürburgring alors que l'Italien brille.

Il est difficile de dire si Badoer aurait fait mieux que Salo à Maranello. Mais une chose est sûre, le pilote Minardi connaissait l'équipe, l'usine et la voiture et en comprenait son fonctionnement, ce qui aurait fortement raccourci sa courbe d'apprentissage.

Luca Badoer

Suite à cette saison 1999 hautement frustrante, Badoer s'engage dans une décennie de tests menés pour Ferrari. Il joue un rôle caché mais crucial lors des cinq titres acquis par la Rossa entre 2000 et 2004, parcourant plus de 35 000 kilomètres par an afin de développer les monoplaces de Schumacher et Barrichello, nouvelle recrue de l'équipe.

"Parfois, lorsque l'on mène des tests, on doit penser à ce qui est bon pour l'équipe plutôt qu'à sa propre performance", précise Badoer. "Je ne suis pas en concurrence avec Michael ou Rubens. Mais j'ai l'occasion rêvée de voir que mes temps sont similaires aux leurs, ce qui signifie que je suis aussi un pilote rapide."

"De toute façon, il faut toujours être rapide en tant que pilote d'essai, sinon le ressenti au volant est différent de celui des titulaires. Si l'on est une seconde plus lent que ses équipiers, on ne peut pas avoir le même ressenti dans la voiture et on ne peut pas vivre les mêmes problèmes qu'ils pourraient connaître."

Malgré plusieurs contrats de pilote titulaire proposés par d'autres écuries, Badoer refuse systématiquement de quitter la Scuderia, expliquant - toujours en 2004 - "qu'après sept ans [chez Ferrari], il y a toujours la même émotion à chaque fois que je monte dans la voiture."

Galerie: Luca Badoer et la Scuderia

Et le souhait de l'Italien finit par se réaliser en 2009. Ferrari fait appel à ses services après la blessure à la tête de Felipe Massa et les problèmes au cou de Schumacher, son remplaçant désigné. Sur les circuits de Valence et de Spa, on ne peut pas nier le fait que Badoer manque cruellement de vitesse. À deux reprises, il est l'homme le plus lent en qualifications. Un drame lorsque l'on pilote pour Ferrari et que son équipier remporte la course en Belgique...

Au soir du Grand Prix d'Europe, Autosport attribue à Badoer la note de 0,5/10. Mais il est important de resituer le contexte de l'époque. Le grand malheur de Badoer, c'est l'introduction d'une nouvelle réglementation aérodynamique en 2009, combinée à un gel du développement du moteur et à une grande restriction des essais privés.

Le coup de volant rouillé de l'Italien est donc brutalement amplifié par tous ces facteurs, ainsi que par le cruel manque de compétitivité de la Ferrari F60. En terminant cinquième du classement Constructeurs en 2009, le Cheval Cabré rend sa plus mauvaise copie depuis la saison 2005.

Et les performances de Giancarlo Fisichella, remplaçant de Badoer après la Belgique, attestent du fait que la F60 est loin d'être une monoplace facile à dompter. Le triple vainqueur en Grand Prix ne marque aucun point en cinq courses et sa meilleure qualification est une 14e place, loin de la première ligne.

Malheureusement, tout cela est souvent oublié lorsque le nom de Luca Badoer est mentionné, seules ses deux prestations chez Ferrari sont retenues. Au sein de la communauté F1, l'Italien est devenu une sorte de personnage comique. Une étiquette qui n'est absolument pas méritée si l'on scrute l'ensemble de sa carrière et les coups d'éclat qu'il a été capable de réaliser.