Une victoire signée au volant d'une Ferrari.

La France n'a pas à rougir de son palmarès en Formule 1. Avec 80 succès, l'Hexagone se situe à la quatrième place des nations les plus victorieuses en catégorie reine, derrière le Royaume-Uni, l'Allemagne et le Brésil.

Mais savez-vous quel fut le premier pilote français à triompher en Grand Prix ? Il ne s'agit pas de Patrick Depailler, Jean-Pierre Beltoise ou François Cevert mais de Maurice Trintignant, au cœur des années 1950. "Pétoulet" s'est imposé pour la première fois sur une Ferrari, dans une course qui est surtout connue pour avoir été la dernière d'un immense pilote transalpin.

Le Grand Prix de Monaco 1955 comptait comme la seconde épreuve de la saison. Certes, le championnat n'en était qu'à ses débuts et le plateau était assez relevé, mais l'issue faisait assez peu de doutes : Juan Manuel Fangio, double Champion du monde, était au sommet de son art. La saison précédente, il fut titré au volant d'une Flèche d'Argent et avait déjà psychologiquement posé sa patte sur la campagne dès son entame.

L'Argentin avait en effet remporté sa course à domicile, à Buenos Aires. Mais pas de n'importe quelle manière : alors que dans les monoplaces rivales, les pilotes, exténués et accablés par la chaleur, s'échangeaient les baquets à tour de rôle (comme le règlement l'autorisait alors) pour espérer finir, lui a bouclé les 96 tours et trois heures de course seul au volant de la W196, à une température avoisinant les 35°C... à l'ombre. L'exploit physique était considérable même s'il ne s'est pas fait sans une brûlure à la jambe.

Cette course, Trintignant l'a terminée sur le podium. Deux fois. En effet, les échanges de baquet ont donné lieu à un classement loufoque et vu plusieurs pilotes rouler dans des voitures ayant terminé la course : Giuseppe Farina et le Français ont ainsi terminé à la fois à la deuxième et à la troisième position, puisqu'ils ont fait un relais dans les Ferrari #10 et #12. Officiellement, en une course et dans les statistiques, Trintignant est monté sur ses troisième et quatrième podiums en F1.

Plateau royal en Principauté

À l'époque, les courses s'organisaient selon les possibilités et souhaits des organisateurs, et les saisons ne s’envisageaient pas comme un tout. Aussi, le Grand Prix d'Argentine eut lieu le 16 janvier et pour Monaco, il fallait attendre la fin mai. Tout le monde avait au moins eu le temps, en fonction de ses engagements respectifs, de se remettre de la fournaise de Buenos Aires et désormais c'est un autre défi qui se présentait avec les 100 tours du tracé de la Principauté.

Dans le cadre du Championnat du monde de F1, il s'agissait d'ailleurs d'un retour puisque la seule édition comptant pour la discipline s'était tenue en 1950. Une certaine excitation s'empara du paddock à l'approche de l'épreuve et le plateau promettait d'être l'un des plus compétitifs des dernières années. Mercedes avait mis les petits plats dans les grands en raccourcissant l'empattement de la W196 pour ses deux stars, Fangio et Stirling Moss.

Outre les trois Flèches d'Argent, l'on comptait quatre Lancia, menées par Alberto Ascari, quatre Ferrari, menées par Farina, quatre Maserati officielles, trois Gordini et deux Vanwall. La grille fut limitée à 20 voitures, ce qui écarta deux monoplaces privées.

Monaco 1955

Dans un tour de passe-passe astucieux mais qui ne fit pas vraiment l'unanimité auprès des écuries et des pilotes, les organisateurs décidèrent que, pour la première ligne uniquement, seuls les temps de la toute première séance d'essais du jeudi compteraient pour classer les pilotes. L'idée était d'obliger les pilotes de pointe à attaquer dès cette séance pour faire venir un maximum de public. Sans grande surprise, Fangio, Ascari et Moss assurèrent cette première ligne dans cet ordre.

Une anecdote montre tout à la fois que l'époque était différente mais que l'implication de Mercedes dans la recherche de l'excellence était tout aussi forte qu'aujourd'hui : aux côtés des deux W196 à empattement court, deux monoplaces à empattement long, plus traditionnelles, avaient été engagées lors des essais. La marque allemande cherchait à tirer des enseignements des différentes configurations. Toujours dans ce but, l'une de ces voitures longues fut à plusieurs reprises lors de ces essais pilotée par l'un de ses concepteurs, l'ingénieur Rudolf Uhlenhaut. Une habitude pour lui, qui s'offrit parfois le luxe de devancer les temps de Fangio en 1954-55.

Monaco 1955

Le show Mercedes

Le dimanche, la course démarra à 14h45. Fangio prit le meilleur envol et s'échappa rapidement en tête pendant que Moss avait fort à faire avec Eugenio Castellotti. Les deux hommes se passèrent et repassèrent plusieurs fois jusqu'à ce que le Britannique se détache puis comble les quelques secondes d'avance prises par Fangio. Une fois réunis, la course d'équipe pouvait commencer : Moss se rangea sagement derrière l'Argentin.

Ce n'est qu'à la faveur du dépassement du retardataire Cesare Perdisa, sur Maserati, que les deux hommes furent séparés. L'Italien ne laissait pas passer facilement et quand le Britannique en vint à bout, il profita du ralentissement de l'épingle du gazomètre pour montrer à Perdisa ses propres rétroviseurs, histoire de lui rappeler qu'ils existent.

La lutte était véritablement dans le cœur du peloton. Après un début d'épreuve prudent, Trintignant se débarrassa de deux voitures dans le même tour aux alentours du 20e passage, pour se porter à la septième place, avant de fondre sur Roberto Mieres. Il dépassa l'Argentin au 26e tour. Le peloton s'était déjà délesté de quatre concurrents sur problèmes mécaniques, il faut dire que le rythme était particulièrement soutenu...

Cinquième, Castellotti commit une erreur en heurtant un trottoir et en crevant au 35e passage. Cela offrait le top 5 à Trintignant qui voyait toutefois Mieres commencer à lui reprendre du temps. En tête, Fangio assurait le spectacle et semblait s'engager sur le chemin de la victoire. À mi-course, toutefois, sa mécanique en décida autrement et l'obligea à s'arrêter en bord de piste, victime d'un problème de transmission. Une image ô combien rare pour celui qui, au terme de sa collaboration avec Mercedes, n'aura connu que ce seul abandon en 12 Grands Prix disputés.

Monaco 1955

Un 81e tour de folie

Moss était désormais le leader et seul Ascari était encore dans le même tour, l'Italien accusant toutefois un retard de 1'24 au 60e passage. Derrière le duo, le podium se jouait entre Trintignant et Mieres. L'Argentin avait pris la mesure du pilote Ferrari et finit par le dépasser au 64e tour... pour abandonner quelques centaines de mètres plus loin, lui aussi victime de sa transmission. Moss-Ascari-Trintignant, le trio de tête semblait figé.

Le Britannique déroulait, se rapprochant tranquillement du moment où il allait prendre un tour à Ascari, tandis que ce dernier se débattait avec... Perdisa, qui avait succédé à Jean Behra au volant de la Maserati #34 et était tout heureux de se battre sur la piste, même s'il s'agissait juste d'effacer un tour de retard sur son prestigieux ainé. À vingt tours du but, toutefois, la malchance de Moss le rattrapa : alors qu'il en finissait avec le 81e tour, de la fumée s'échappa du capot avant et le moteur explosa. Il put rentrer au stand où ses mécaniciens regardèrent ce qui était encore possible, en vain.

Loin derrière, Ascari ne le savait pas encore mais était sur le point de prendre les commandes de l'épreuve, toujours avec Perdisa sur son dos. Le stand Lancia s'apprêtait d'ailleurs à lui demander de ralentir la cadence après lui avoir demandé de l'hausser plus tôt pour éviter l'affront de prendre un tour.

C'est alors que survint l'impensable : abordant trop vite la chicane du port, qui ressemblait plus à un rapide pif-paf à l'époque, la Lancia victime de soucis de freins glissa légèrement, se mit en travers le nez pointant vers la mer avant d'aller heurter, entre deux bittes d'amarrage, les ballots de paille et les sacs de sable installés au bord du quai. Cela ne suffit pas à retenir la voiture qui plongea, avec son pilote, dans la Méditerranée.

Dans le chaos, les hommes-grenouilles sur place vinrent au secours du double Champion du monde, qui émergea finalement quelques instants plus tard, avec pour seule blessure apparente une coupure au niveau du nez. Ascari l'avait échappé belle.

Dans un scénario comme sera capable d'en offrir Monaco dans sa longue histoire, le troisième au début du 81e tour se retrouvait en tête une boucle plus tard. Maurice Trintignant et sa Ferrari 625 portant le numéro 44 étaient en tête. Les derniers tours furent calmes et quand le Français franchit la ligne d'arrivée, il fut évidemment tout surpris d'être le vainqueur. Tout comme son écurie qui n'en revenait pas d'avoir empoché sa 20e victoire de cette manière.

Monaco 1955

Pendant ce temps, Moss poussa sa voiture, garée depuis son abandon au niveau des stands, jusqu'à la ligne d'arrivée pour être classé, neuvième. Pour Ascari, la chute dans le port de Monaco fut la dernière image qu'il laissa en Formule 1. Le double Champion du monde italien allait perdre la vie quelques jours plus tard, en participant à un test alors qu'il n'avait initialement pas prévu de le faire et était censé se reposer, sur le circuit de Monza.